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BELGIQUE

Dossier
Enseigner la RSE pour créer une nouvelle génération de managers

Aller au sommaire du n° 126     31/01/2007     NDE   Agrandir

La RSE serait-elle un phénomène de mode et, comme tout phénomène de mode, appelée à disparaître ? C’est par la négative que répondent les universités et business schools de Flandre qui intègrent progressivement ce nouveau concept dans leur enseignement.

Il faut y voir la convergence d’une série de phénomènes et de demandes : apparition d’une nouvelle génération d’étudiants mus par de nouvelles valeurs, prise de conscience de la nécessité de rénover les pratiques de gestion et de gouvernance, diverses demandes émanant tant des entreprises que des pouvoirs publics…

« La Belgique ne propose dans son enseignement au sein des business schools qu’une approche encore en développement de la RSE », regrette Céline Louche, de la Vlerick Leuven Gent Management School. « Mais les choses évoluent, et dans le bon sens. ». Professeur de business ethics à la KULeuven et à l’Université d’Anvers, Luc Van Liederkerke dresse un constat plus réservé : « La KULeuven réfléchit depuis 20 ans à cette question. Nous avons créé un centre d’éthique des affaires. Mais il faut bien admettre qu’en dehors de professeurs qui se battent pour imposer la RSE dans leur curriculum, les universités flamandes ne sont pas à la pointe en la matière contrairement à ce qui se fait aux Pays-Bas ou en Grande-Bretagne. »

Ce retard est pour l’essentiel lié à la lenteur avec lequel ce concept s’est diffusé en Europe. Etudié aux Etats-Unis depuis les années 30, ce n’est qu’à partir de 1995, époque à laquelle Jacques Delors lançait son « Manifeste des entreprises contre l’exclusion sociale » qu’il a commencé à intégrer les différentes sphères politiques, économiques et académiques. Mais aujourd’hui la situation a radicalement évolué. A cela, diverses raisons.

Cause n°1 : les scandales
Si la RSE n’était pas inconnue dans les centres d’études, le véritable accélérateur fut sans aucun doute une série de scandales. Tout d’abord à l’étranger (Enron, Ahold, Parmalat, Vivendi), puis en Flandre où les affaires Lernout & Hauspie et Picanol furent de véritables électrochocs. Le cas Picanol eut même des répercussions jusque dans les cénacles académiques. Et pour cause ! Jan Coene, le CEO de Picanol aux émoluments faramineux, était également le Président du Conseil d’Administration de la Vlerick Management School, la business school belge la plus en pointe en recherche-action en matière de gouvernance ? Pourtant, l’institution rebondit et réagit en intégrant pleinement la RSE dans son cursus. Récemment, elle a même institué une Commission chargée d’appliquer le concept de la RSE à ses propres structures. Composée d’experts internes et externes, de représentants d’entreprises, de décideurs au sein de l’école qui devront appliquer les recommandations de la Commission, cette dernière a pris comme mesure concrète de rédiger une charte que chaque membre du personnel devra signer.

Cause n°2 : le monde politique
S’inscrivant clairement dans la ligne du Sommet de Lisbonne pour lequel les pratiques liées à la responsabilité sociétale des entreprises doivent permettre de renforcer la compétitivité des entreprises, le monde politique flamand a renforcé la tendance. En mars 2006, la ministre flamande de l’économie sociale, Kathleen Van Brempt, déclarait à Louvain que les universités et les hautes écoles devaient prendre leurs responsabilités en matière d’enseignement de la RSE : « la RSE doit devenir le mode de fonctionnement éthique des entrepreneurs de demain ! », proclamait-elle. C’est ainsi qu’elle a créé, en collaboration avec le ministre fédéral de l’emploi et de l’économie sociale le prix Het Ei van MVO qui récompense les mémoires de fin d’études des étudiants consacrés à la RSE, à l’éthique des affaires et au développement durable. « C’est une initiative appréciable », déclare Luc Van Liedekerke (1), professeur de business ethics à la KULeuven et à l’Université de Gand, « car il donne un signal clair aux étudiants ayant fait ce choix, qu’ils s’engagent dans une voie d’avenir. Chaque année, 15 à 20 étudiants me proposent de rédiger leur mémoire de fin d’études sur une question de RSE. L’engouement est bien présent ».

Cause n°3 : le monde économique
Au sein du monde économique, certains sont conscients qu’avec l’augmentation du poids de l’économie dans la société, la nécessité s’impose d’assumer la responsabilité qui va avec et donc la nécessité de former les dirigeants et futurs dirigeants à cette tâche. C’est le point de vue de Peter Lacy, Executive Director de EABIS et ancien Strategy Consultant dans le domaine du pétrole et du gaz : « Dans cette société où le monde des affaires a parfois plus de pouvoir que le monde politique, la RSE doit trouver un équilibre entre la compétitivité et la rentabilité d’une part et les nouvelles exigences sociales résultant de la mondialisation et des changements climatiques. C’est une tendance incontournable mais complexe et mouvante. Nous devons donc relever le défi de former des managers attentifs à la fois aux questions sociale et environnementales, et qui soient prêts à jouer leur rôle au sein de leur société ».

Que le fond de ce discours soit réellement mis en œuvre ou instrumentalisé à des fins d’image, il n’en reste pas moins que les entreprises ne trouvent pas sur le marché des personnes formées à la RSE et à son application concrète en entreprise. Ironie des choses, la RSE fait désormais partie des métiers où la demande est difficile à satisfaire. « Comparée aux Pays-Bas, la Flandre a encore de gros progrès à faire », déplore Luc Van Liedekerke. « Il faut encourager les partenariats entre les entreprises et les universités. Ces dernières sont parfois trop passives et un tel partenariat permettrait d’ouvrir une porte et de donner aux chercheurs et aux professeurs l’occasion d’institutionnaliser leur enseignement ».

Cause n°4 : les étudiants et Bologne
Dans une récente étude menée par la Vlerick Management School, l’actuelle génération Y baptisé ainsi en référence à sa petite sœur, la génération X des années 80, a besoin de se sentir en accord avec les valeurs de son employeur. « Ils sont prêts à s’investir dans leur job, mais ni par obligation ni par nécessité : uniquement s’ils en retirent un bénéfice personnel », explique Annelies Meganck, coateur de l’étude. « Ils ne sont donc pas pressés de se jeter dans les bras du premier employeur venu et n’entendent pas lui rester fidèles par principe : leur horizon déclaré n’excède d’ailleurs pas trois années. ». Si les entreprises doivent désormais tenir compte de cette évolution sociologique dans leur politique de recrutement, il en va de même pour les universités et business schools qui, dans le contexte de Bologne, doivent se différencier pour attirer les étudiants, comme c’est déjà le cas aux Etats-Unis.

Au pays de l’Oncle Sam, plusieurs études ont révélé cette évolution des étudiants qui sont demandeurs d’une approche plus holistique de l’enseignement en matière de management : la RSE ne peut plus se limiter à un cours d’éthique mais doit être examinée à travers des cours de comptabilité, de marketing ou encore de finance. Au point que selon l’Aspen Institute, le nombre de business schools qui ont intégré la RSE dans leur enseignement et recommandent à leurs étudiants de suivre des cours d’éthiques, de RSE ou relatif aux développement durables sont passés de 34% en 2001 à 54% en 2005.

En Flandre aussi, la concurrence entre les écoles de management et les chairs d’économie jouent également un rôle. « Dans le contexte de la réforme de Bologne, remarque Céline Louche de la Vlerick Gent Leuven Management School, les écoles doivent se démarquer en proposant aux étudiants des modules de cours innovants. Et la RSE est sans aucun doute un argument de taille. Sans parler du fait que cette initiative permet souvent d’obtenir des accréditations qui positionnent l’école au niveau international ! »

Reste à répondre à la question de l’offre et là, c’est aux universités de jouer le rôle de leader en proposant à leurs étudiants de découvrir une matière encore peu connue. « Avant de commencer mon MBA à Vlerick, raconte Denny Wong, étudiant malaisien, je pensais que la RSE se limitait à la charité, les ONG, l’exploitation des ressources naturelles et la corruption. Ce n’était pas vraiment quelque chose qui m’intéressait. Par la suite, j’ai découvert que le spectre de la RSE était beaucoup plus large et lié aux problème de la vie quotidienne des entreprises ».


Enseigner la RSE : une problématique complexe
La RSE peut s’appliquer à toute entreprise (multinationales, grandes entreprises, PME), à tous les départements (finances, marketing, reporting, audits, comptabilité, GRH) et à tous les secteurs (chimie, industrie extractive, textile, etc.). Et de manière différenciée car les problèmes des uns ne sont pas les problèmes des autres. Un défi tout sauf simple : « Nous souffrons particulièrement d’une méconnaissance des besoins en formation en RSE ainsi qu’un problème d’articulation des différents types de savoirs nécessaires au sein de notre enseignement », analyse encore Céline Louche. « Concept relativement neuf chez nous, la RSE doit être adaptée à nos réalités, différentes de celles des Etats-Unis. Or, l’intégration de cette dernière dans l’enceinte d’une école n’a rien de systématique et provient souvent de l’initiative d’un professeur convaincu déclenchant ainsi un processus éducatif qui connaît parfois le bonheur de devenir un mouvement collectif. »

Enseigner la RSE : privilégier le mode de pensée aux règles
Pour autant le discours académique parvient peu à peu à se focaliser sur la mission essentielle d’un enseignement de la RSE. « Il est de notre devoir en tant qu’école de management d’enseigner aux entreprises comment sortir des eaux troubles et opérer efficacement sans faire de compromis sur les valeurs fondamentales » explique le professeur Lutgart Van den Berghe, également membre de la Commission Lippens.
De manière opérationnelle, c’est la rencontre avec les entrepreneurs qui semble le mieux nourrir cet apprentissage : « La meilleure méthode reste d’exposer à nos étudiants des cas de dilemmes puisque la loi en vigueur ne permet qu’une solution. Par des séminaires avec des entrepreneurs, les futurs managers sont amenés à dialoguer avec des professionnels quant aux solutions possibles qui s’offrent à l’entreprise » souligne le Professeur Louis Verbeke de Ugent.

Pour Nigel Roome, professeur anglo-canadien à la Solvay Business School, la vision est différente : « il s’agit avant tout de donner à nos étudiants les moyens de penser en souplesse et avec la plus grande adaptabilité une nouvelle façon de gérer une entreprise. Nous ne leur enseignons pas des règles strictes. Nous préférons leur communiquer un mode de pensée qui leur permettra d’intégrer dans leur business les principes de la société qui les entoure. Il s’agit d’une révolution intellectuelle fondamentale qui ne pourra pas s’appliquer comme un modèle unique. Le rôle du business dans la société doit toujours être contextualisé au sein d’une entreprise, d’une culture ou d’un pays ».

Quelle que soit la méthode, elle génère au moins un acquis : l’étudiant aura pris conscience que gérer une entreprise dans le monde actuel ne se résume plus à l’apprentissage des modes de gestion classiques. Et qu’un dialogue efficace entre le monde de l’entreprise, les pouvoirs publics, les universités et business schools conduisent progressivement à la création d’un enseignement et d’une pratique RSE de qualité.

Note :
(1) Luc Van Liederkerke est l’auteur d’un livre consacré à la RSE dont la première version date de 1991. L’ouvrage est devenu un classique et une version mise à jour est parue aux Edtions Lannoo : van Gerwen Jef, Verstraeten Johan, van Liedekerke Luc.- Business en ethiek: spelregels voor ethisch ondernemen.- 7º dr..- Tielt: Lannoo, 2002.- 243 p..- ISBN 90-209-4816-4

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